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14/09/2011 | Aucune Thématique

Les faux transporteurs se multiplient Accès libre

Les détournements de fret par usurpation d'identité montent en puissance, alerte Patrice Bouvet, enquêteur pour les assurances et spécialisé dans le vol de fret. Ces arnaques sont montées de manière industrielle par de véritables organisations criminelles mais il existe pourtant des moyens simples de les éviter. Interview.

Difficile de joindre Patrice Bouvet. Cet ancien gendarme, désormais enquêteur pour les assurances et spécialisé dans le vol de fret, est sans cesse en déplacement à travers l'Europe. Les voleurs de fret ne connaissent en effet pas de frontières. Lorsque nous l'avons contacté, il revenait d'Espagne, où il enquêtait sur la disparition d'un chargement de viande de porc.

Flash Transport : Pouvez-vous nous parler de cette affaire ?

Patrice Bouvet : Un camion hongrois, venu enlever de la marchandise, a disparu avec sa cargaison de viande de porc. Le nom de la société hongroise chargée de ce transport avait été usurpé et je suis chargé de remonter la filière frauduleuse.

F.T. : Les cas de vols par usurpation d'identité sont-ils en augmentation ?

P.B. : Les détournements de fret par escroquerie représentent désormais 70% de mon travail alors qu'ils comptaient pour moins d'1% il y a cinq ans. Les escrocs ont commencé par agir sur les bourses de fret mais ils commencent désormais à démarcher directement les transporteurs par téléphone. Ils proposent leurs services en se faisant passer pour des entreprises ayant pignon sur rue, dont ils utilisent l'identité.

F.T. : Quels sont les pays les plus touchés ?

P.B. : En 2008, les voleurs opéraient beaucoup en Italie, puis les pays se sont diversifiés, avec une montée en puissance des pays de l'Est, en Hongrie et Slovaquie notamment, ainsi qu'en Espagne et aux Pays Bas. Depuis peu les voleurs agissent aussi en France (cf. "Des voleurs de fret se sont fait passer pour nous").

F.T. : Quelles sont les marchandises les plus volées ?

P.B. : Souvent, les voleurs n'ont aucune idée de la marchandise qu'ils détournent. Si elle ne les intéresse pas, ils vont la déposer n'importe où, par exemple dans le dépôt d'un autre transporteur. On constate tout de même en ce moment une augmentation des vols pour le transport de viande, ainsi que les produits surgelés.

F.T. : Ce qui suppose une structure logistique derrière, à même de traiter ce type de marchandise.

P.B. : Ce n'est pas de l'artisanat. Nous ne sommes pas confrontés à des petits malins qui vont détourner un camion pour tenter le coup. On a souvent affaire à des voleurs capables de détourner 5 à 6 camions le même jour. En Slovénie, des malfrats voleurs ont même détourné 27 chargements en l'espace de deux jours, ce qui suppose des moyens logistiques déployés à grande échelle. Il s'agit d'organisations typiquement mafieuses.

F.T. : D'où viennent ces gangs mafieux ?

P.B. : Ces mafias ne connaissent pas de frontières. Elles savent à partir de quels pays il vaut mieux opérer, en profitant des souplesses locales et des législations les plus coulantes pour ce type d'opération. Cela peut être en Europe de l'Est, voire en dehors de l'UE comme en Macédoine. De même, elles connaissent parfaitement tous les rouages des bourses de fret et tentent de profiter de leurs failles. Ainsi, elles s'inscrivent avec de fausses identités sur une bourse de fret qui travaille beaucoup avec les pays de l'Est, et qui ne demande pas de licence car ce n'est pas adapté à la situation des transporteurs de l'Est. Sur les bourses dont le contrôle est plus strict, les voleurs devront voler l'identité d'un vrai transporteur en se faisant passer pour lui. Il existe pourtant des moyens simples d'éviter ces usurpations d'identité.

F.T. : Quels conseils donnez-vous aux transporteurs pour se protéger contre les vols ?

P.B. : Se protéger est très simple et gratuit. Il suffit de vérifier systématiquement, lorsque l'on ne connaît pas son interlocuteur, si ses coordonnées correspondent avec celles trouvées sur les pages jaunes locales, que ce soit en France ou bien à l'étranger. Les utilisateurs de Teleroute ont aussi la possibilité d'utiliser gratuitement le service e-Confirm qui permet de garantir à 99,99% que son interlocuteur est bien le bon. Mais bien souvent, sécurité et rentabilité ne vont pas de paire. Les exploitants sont souvent pressés et n'ont pas le temps de vérifier les coordonnées de leurs interlocuteurs. Ce qui est regrettable.

F.T. : Quelles sont les conséquences pour les transporteurs routiers ?

P.B. : En cas de vol de fret, les conséquences peuvent être douloureuses pour les transporteurs car généralement leur responsabilité est reconnue. Dans le cas du détournement de marchandises effectué par le faux transporteur hongrois, les deux transporteurs ont vu leurs primes d'assurance grimper. De plus, leur image de marque a été forcément dévalorisée auprès des donneurs d'ordres dont la marchandise a disparu.

F.T. : Arrivez-vous à prendre des voleurs sur le fait ?

P.B. : Nous avons besoin de la coopération des transporteurs. Ainsi, un faux transporteur hongrois, qui avait procédé à deux enlèvements frauduleux en France et en Hollande, a pu être détecté par la vigilance d'un transporteur français. Ce dernier vérifie en effet systématiquement l'identité de ses interlocuteurs. Il m'a ainsi averti et nous avons pu monter un faux enlèvement dans un entrepôt situé à proximité de la gendarmerie de Montélimar. Les deux chauffeurs sont arrivés comme prévu et ont été arrêtés par les gendarmes.

F.T. : Avez-vous récupéré suffisamment d'éléments pour remonter la filière ?

P.B. : Malheureusement, les deux chauffeurs ont été relâchés très rapidement car les forces de l'ordre n'ont pas souhaité enquêter davantage, arguant d'un problème de compétence. Au minimum, les voleurs auraient pu être interpellés pour recel, car ils avaient utilisé des fausses plaques volées. Mais on a préféré demander 10.000 euros de consigne pour le camion laissé en caution tout en sachant que personne ne la paiera. L'Etat préfère récupérer de l'argent lors de la vente aux enchères du véhicule plutôt que dépenser des sommes à enquêter sur le sujet. Ainsi, les gendarmes n'ont même pas exploité les relevés des téléphones des conducteurs. Ils ont même voulu faire payer une partie des frais de leur intervention par le transporteur qui avait eu la générosité et le courage d'offrir ses locaux pour procéder à l'opération. C'est sidérant. 

F.T. : Les moyens pour lutter contre le vol de fret vous paraissent donc insuffisants ?

P.B. : Quand un transporteur dépose plainte dans une gendarmerie locale pour vol de fret, c'est traité comme un vol d'autoradio alors qu'il faudrait centraliser tous ces vols de manière à ce qu'ils soient traités par un même magistrat. Cela permettrait de remonter les filières. Les seuls qui essayent de le faire sont les enquêteurs d'assurance. L'OCLDI (l'Office central de lutte contre la délinquance itinérante) est très efficace également mais malheureusement en sous-effectif. Arrêter des voleurs de fret, c'est long et compliqué et ce n'est surtout pas très bien sanctionné. Or, nous sommes entrés dans une culture de statistiques où il faut ramener le plus de points et de sanctions. En fait, arrêter de pauvres chauffeurs routiers pour des dépassements de cinq minutes ou de petits excès de vitesse rapporte beaucoup plus de points, et ceci en un minimum de temps !

Propos recueillis par Grégoire Hamon.

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